Brokeback Mountain
Alliance Atlantis

Réalisateur: Ang Lee
Année: 2005
Classification: 18A
Durée: 135 minutes
Ratio: 1.85:1
Anamorphique: Oui
Langue: Anglais (DD51), Français (DD51)
Sous-titres: Anglais, Français, Espagnol
Nombre de chapitres: 20
Nombre de disques: 1 (DVD-9)

Ce DVD est disponible chez: Amazon.ca

Selon Thierry Lacime
5 avril 2006

Selon les croyances que nous possédons, l'homme, dans son sens général, est soit un être fait à l'image d'un dieu ou un être multicellulaire doué de raison. Quelle que soit la position que l'on choisit, il faut bien en arriver à une même conclusion: cet homme est et restera un mystère social pour ses pairs. Il a malheureusement fallu trop longtemps au monde du cinéma pour accepter d'intégrer dans ses scénarios des histoires mettant en scène ces hommes et ces femmes légèrement ou complètement en marge de la société dite "conventionnelle". Mais qui peut bien définir ce conventionnalisme? Existe-t-il un guide, une référence qui dicte à l'humain comment il doit vivre sa vie? Heureusement que non. Alors pourquoi est-il encore difficile d'accepter de façon populaire ces petites différences qui rendent l'homme marginal de son entourage? Ces dernières années, plusieurs réalisateurs et producteurs ont eu l'audace de nous offrir des œuvres qui sortent du lot, qui nous mettent en plein visage ce que beaucoup ne veulent pas voir ou plutôt ne veulent pas être vus en train de regarder. Il faudra encore du temps pour que l'acceptation soit plus grande. En attendant, cela nous permet d'avoir de superbes réalisations et des histoires qui nous sortent d'un quotidien et d'une banalité qui commencent à devenir pesants.

"Brokeback Mountain" a été, sans contredit, le film-surprise de cette année cinématographique 2005. On ne l'attendait pas vraiment, même si son réalisateur n'est pas un petit nouveau. Utilisant une stratégie de lancement différent, mais qui a fait ses preuves (une première sortie dans quelques salles seulement), le film a d'abord conquis le public par le bouche à oreille. Quand il est arrivé, un mois plus tard, dans près de 600 salles, ce qui reste peu, ses résultats étaient multipliés par dix. Un succès que beaucoup ont envié, surtout quand on lui connaît au même moment des résultats proches de King Kong, alors que ce dernier était présenté sur huit fois plus d'écrans. Il n'en fallait alors pas plus pour savoir que nous avions avec ce film un succès de connaisseurs et non monté de toutes pièces par une grosse machine publicitaire. Le mystère "Brokeback Mountain" se dévoilait et son intrigue dérangeante s'étalait sur les pages des magazines: une histoire d'amour entre deux cowboys mariés, au début des années soixante quelque part dans les plaines, les vallées et les montagnes du verdoyant Wyoming. Heureusement, l'excellent accueil du film auprès du public a su surpasser l'étiquette de "western gay" qu'il a rapidement obtenu, ce qui l'aurait immédiatement relégué dans des catégories souvent ignorées par les spectateurs qui ne cherchent pas plus loin l'intérêt d'un film que son classement rapide. Quatre Golden Globes, trois Oscars, un Lion d'Or à Venise et des dizaines d'autres prix prestigieux plus tard, sans oublier autant de nominations, nous pouvons enfin nous procurer ce petit chef-d'œuvre de sensibilité et d'humanité avec la sortie DVD du film chez Alliance Atlantis.

L'histoire de "Brokeback Mountain" est à la fois simple et intéressante. C'est ce qui rend l'œuvre digne d'intérêt. Deux jeunes hommes, Ennis Del Mar (Heath Ledger) et Jack Twist (Jake Gyllenhaal (que vous prononcerez "jilenhalle" pour ne plus écorcher son nom et ainsi lui faire plaisir, on peut le comprendre), cherchent du travail et se retrouvent à garder des troupeaux de moutons dans les montagnes de "Brokeback Mountain", dans le Wyoming, à l'emploi de Joe Aguirre (Randy Quaid), un patron qui n'est pas né de la dernière pluie. D'un tempérament assez différent (Ennis est un employé de ranch, qui n'a jamais quitté le Wyoming et qui est issu d'une famille démembrée alors que Jack est un jeune Texan qui voudrait devenir champion de rodéo), les deux hommes sont amenés à cohabiter de longues semaines d'été pour faire leur travail. Et ce qui n'aurait pas du arriver arriva: l'amour naîtra entre ces deux vrais gars, avec une révélation du coup de foudre un peu brutale et inattendue, il faut bien l'avouer (et un peu aidée par l'alcool). Mais une vraie passion suivra, un amour fort et véritable, qu'ils ne pourront malheureusement vivre que dans ces montagnes cet été-là et à chaque fois qu'ils s'y retrouveront les années suivantes, comme un pèlerinage. Pas question d'amener la relation ni publique ni au grand jour. L'époque ne le permettrait pas, encore moins avec deux personnes qui ont déjà des conjoints et des enfants. Ils vont donc vivre cet interdit pendant près de vingt ans, période que couvre ce film, découpé en plusieurs époques chronologiques. Il y a tout d'abord la rencontre, le travail avec le troupeau, la fin du contrat et le retour à la maison de chacun, où ces derniers retrouvent, l'un une femme avec qui il se marie, l'autre une petite amie lors d'un rodéo qui deviendra sa femme. Puis des retrouvailles après quelques années où les deux amants ne se sont jamais oubliés (Jack n'hésite pas à faire le trajet du Texas au Wyoming, 14 heures de route, pour retrouver Ennis). Des enfants naîtront, leur relation sera découverte par une des épouses, et régulièrement le retour à Brokeback Mountain. Mais quel avenir ces deux personnes peuvent-elles vraiment avoir? Il ne ressemble pas vraiment à un conte de fées.

Considéré par la plupart des spectateurs et des critiques comme un chef d'œuvre, "Brokeback Mountain" n'usurpe pas son qualificatif. Le réalisateur Ang Lee a su donner à son film une atmosphère qui baigne dans le beau, le superbe et même le magnifique, que ce soit au niveau des sentiments qu'éprouvent ces deux hommes que des paysages dans lesquels ils font grandir leur relation. Ce mélange nous entraîne irrémédiablement dans une sensation de partage complet entre eux et nous. Inutile de vous arrêter à l'expression "western gay" et de passer votre chemin sous prétexte d'une histoire qui a tous les signes de tendancieuse. En fait, elle aurait très bien pu mettre en scène deux femmes ou un homme et une femme déjà engagés. L'important n'est pas de s'arrêter sur leur genre, mais sur la passion qu'ils doivent vivre, cachés des autres et surtout de leur propre famille. Et c'est là toute la subtilité de l'intrigue. Dans un rôle inattendu, nous remarquons Anne Hathaway, qui a pour l'occasion laissé tomber sa couronne de princesse (ainsi que d'autres parties de ses vêtements) pour troquer l'équipement d'une championne locale d'activités équestres et fille d'entrepreneur aisé. Quant à la question que plusieurs se posent, voici la réponse: oui, les deux acteurs apparaissent nus dans le film. Et ce ne sont absolument pas des scènes inutiles ou déplacées, mais des situations parfaitement enchaînées. On ne manquera de noter l'évolution physique des acteurs avec des personnages qui passent de 20 à 40 ans. Elle est assez marquante pour les deux, mais avec peut-être un petit plus pour Jack, qui ira jusqu'à porter la moustache. Le jeu des acteurs est tout autant formidable, surtout le personnage tourmenté d'Ennis.

Le film est tiré d'une histoire éponyme d'Annie Proulx. Derrière ce nom à consonance très française, se cache en fait une Américaine de naissance, issue d'une mère anglaise et d'un père franco-canadien, d'où son nom. Cette lauréate d'un prix Pullitzer publie pour la première fois l'histoire de nos deux cowboys en 1997 dans le "New Yorker". En 1999, "Brokeback Mountain" fait partie d'un recueil de nouvelles et d'histoires courtes paru sous le titre de Close Range. Annie Proulx vit désormais dans le Wyoming.

Alliance nous propose ici une édition visuellement et auditivement complète, avec un transfert panoramique de bonne qualité (ou en plein écran, dans une édition séparée). On pourra éventuellement regretter un très léger manque de piqué dans les images, même bien éclairées. Les pistes sonores sont très précises, même si l'ambiophonie n'est pas ici d'une importance capitale (sauf dans les scènes où, par exemple, la nature entre en jeux, avec le vent qui souffle le long de la montagne, les oiseaux ou les ruisseaux qui dévalent entre les pierres). Malgré une bonne version française, je ne saurais trop vous recommander de faire le visionnement avec la piste sonore originale anglaise, ne serait-ce que pour capter les émotions originales des acteurs, mais surtout pour apprécier la voix très particulière de Heath Ledger, accompagnée ici d'un accent "homme de la terre" des plus caractéristiques. Petit bémol: une publicité (plutôt rare) pour une marque de voiture qui ne peut être passée (sauf en avance rapide) en début de lecture. Les pages de menus sont assorties de scènes du film en arrière-plan.

La partie suppléments est beaucoup plus conventionnelle. Plusieurs documentaires de production nous sont proposés. Nous débutons avec "On Being a Cowboy", qui nous explique les techniques employées par les professionnels pour rendre les personnages encore plus crédibles, dans ce cas-ci en éduquant Ledger et Gyllenhaal aux techniques équestres et de rodéo. Dans "Sharing the Story: The Making of Brokeback Mountain" nous avons droit à une grande publicité de vingt minutes, où les différents intervenants, du réalisateur aux acteurs en passant par des producteurs et le compositeur, nous apportent leur vision du film et de l'histoire. Un peu trop promotionnel. Puis le réalisateur nous parle de son travail dans "Directing from The Heart: Ang Lee". On y rencontre un homme qui semble avoir été complètement emporté par ce récit et on ressent énormément ce plaisir dans ce court entretien. Enfin, dans "From Script to Screen: Interviews with Larry McMurtry and Diana Ossana", on nous explique le passage de la nouvelle au scénario, avec entre autres Randy Quaid, qui lui aussi a semblé être captif de l'histoire dès son édition dans le New Yorker. À noter que la plupart des suppléments sont présentés au format panoramique non anamorphique et comportent des sous-titres anglais, français et espagnols.

Je ne sais pas si c'est le sujet principal du film Crash qui a fait peser la balance lors de la dernière remise des Oscars, mais il est évident (en tout cas, je l'espère), que la bataille fut rude. Nous ne saurons réellement jamais, j'imagine, si c'est l'idée qui l'a remporté sur la qualité, mais nous ne sommes pas dans le même registre, loin de là. Sans dire, et loin de moi cette idée, que Crash ne méritait pas un prix, "Brokeback Mountain" se devait d'être mieux reconnu. Certes, Ang Lee a été couronné meilleur réalisateur, mais c'est la personne qui est récompensée, pas forcément l'œuvre sur laquelle elle a travaillé.

"Brokeback Mountain" pourrait ne pas vous toucher complètement dès son premier visionnement. Si c'est le cas, donnez-lui sa chance, vous ne le regretterez pas. Laissez-vous alors emporter en premier par l'aspect documentaire des images, superbement filmées. Une fois que vous aurez adopté les lieux, suivez de plus près les aventures de nos deux jeunes gars et le mélange des deux parties devrait se faire tout seul. Ce film remet en question certainement les notions de fidélité et de mariage, puisque dans un sens, ce sont des notions qui sont ici reniées. Quand Ennis se marie avec Alma, il aime encore Jack. Et réciproquement avec Lureen. On s'en rend bien compte lors des retrouvailles, plusieurs années après ce fameux été. Chacun de nous doit, alors, se faire sa propre idée. Mais il faut bien admettre qu'il n'y a rien de bien nouveau, changeons simplement le genre des intervenants et quelle que soit la combinaison (deux hommes et une femme ou deux femmes et un homme, etc.), nous retrouverons toujours un scénario connu. Donc, savourons l'histoire telle qu'elle nous est livrée et ne cherchons pas à décortiquer absolument ce qui n'a pas à l'être. J'ai presque envie de dire que cette histoire pourrait nous arriver à n'importe qui, dans cette configuration ou dans une autre.

Je ne gâcherais pas l'intrigue en parlant de la fin de l'histoire. Son évolution sur vingt ans est assez vite survolée (un peu trop vite parfois). Pourquoi ne pas avoir continué la surimpression de l'année comme cela est fait au tout début (1963)? Le réalisateur a su par contre faire ressortir énormément de sentiments dans les plans des visages, et ce, dès le début, même quand Ennis et Jack se rencontrent et ne se connaissent pas encore. Des expressions qui nous accompagnent de façon très naturelle tout au long du film, accompagnées par une musique qui semble être impossible à dissocier des images. Quant à moi, pour finir sur une note peut-être plus amusante, je citerais Ennis qui a répondu à une invitation d'aller vivre loin ensemble: "Hey Jack! Tu sais bien que le plus long voyage que j'ai fait, c'est autour d'une cafetière pour en trouver la poignée!". Merci M. Ang Lee de nous donner de telles œuvres en espérant, qu'un jour, une certaine égalité existera pour permettre à tout le monde de vivre la vie qu'il souhaite sans avoir à subir les regards et même la violence de ceux qui ne partagent pas les mêmes idées. Il ne faut pas simplement en rêver.


Cotes

Film10
Présentation6
Suppléments7
Vidéo9
Audio10