2046
Les Films Séville Pictures

Réalisateur: Wong Kar Wai
Année: 2005
Classification: G
Durée: 129 minutes
Ratio: 2.35:1
Anamorphique: Oui
Langue: Mandarin (DD51, DDST), Français (DD51)
Sous-titres: Français
Nombre de chapitres: 20
Nombre de disques: 1 (DVD-9)

Ce DVD est disponible chez: Amazon.ca

Selon Robert Bélanger
18 décembre 2005

Wong Kar-wai fait partie de la Seconde Nouvelle Vague de cinéastes de Hong-Kong qui a émergé au milieu des années 1980 et qui a poursuivi et raffiné cette approche innovatrice basée sur l'esthétique amorcée par ses prédécesseurs. Cette Première Vague, qui inclut des réalisateurs tels Tsui Hark et Patrick Tam (avec lequel Wong a collaboré), avait insufflé un élan artistique à l'exploration des questions socio-politiques reliées au passage annoncé de Hong-Kong à la Chine, et forcé ses résidents à réévaluer leurs relations avec cette dernière, ainsi que leurs liens avec l'Ouest en tant que colonie britannique. Alors que les cinéastes de la Première Vague traitaient de cette dualité identitaire de façon directe et cynique, Wong et ses collègues abordent cet aspect avec une introspection qui a élevé le cinéma de Hong Kong à un niveau supérieur de maturité. Après avoir réalisé le fabuleux In the Mood for Love (Palme d'Or à Cannes en 2000), qui incorporait avec brio tous ses aspects stylistiques et thématiques de prédilection, Wong poursuivit dans la même veine avec "2046", une métaphore à la fois futuriste et nostalgique sur la destinée de Hong-Kong où Tony Leung se glisse à nouveau dans la peau du journaliste qu'il avait brillamment interprété dans le long métrage précédent.

Après avoir travaillé à Singapour pendant quelques années, Chow Mo Wan (Tony Leung) retourne à Hong-Kong en 1966 et terre son âme brisée dans une chambre d'hôtel miteuse. Séducteur invétéré, il accumule les conquêtes et finance ses soirées de débauche en écrivant à la pige pour des journaux et des magazines. Il enjôlera sa voisine de la chambre 2046, une ravissante prostituée chinoise nommée Bai Ling (Zhang Ziyi), mais la laissera tomber dès qu'il sent qu'elle s'attache à lui. Hanté par son passé et incapable de s'engager dans une relation sérieuse, il se met à l'écriture d'un roman de science-fiction basé sur ses expériences personnelles, où des gens prennent un mystérieux train en destination de l'an 2046 dans le but de retrouver leurs souvenirs perdus.

"Car on dit que rien ne change jamais en 2046. Mais nul ne le sait, car nul n'en est jamais revenu."

Film à la gestation longue et difficile, "2046" avait été conçu initialement comme une oeuvre de science-fiction. Au final, il s'agit d'une semi-suite ("conséquence" serait peut-être plus juste) à In the Mood for Love, lui-même vague enchaînement à Days of Being Wild, réalisé en 1993. Wong, qui planchait encore sur son long métrage quelques jours avant le Festival de Cannes et y avait présenté une version approximative, a continué à le retravailler pendant les six mois qui suivirent. Le résultat est une oeuvre dense et fascinante qui, même si elle n'est pas la meilleure du réalisateur, demeure l'une des plus envoûtantes.

"2046" représente, en quelque sorte, un bilan de la filmographie de Wong Kar-wai. Le personnage de Chow croise non seulement des femmes qui proviennent de son passé, mais également des films précédents du réalisateur. Carina Lau (Lulu) reprend son rôle de Days of Being Wild et, même si Maggie Cheung ne fait qu'une brève apparition, la présence de Su Li Zhen hante la totalité du film puisque le comportement de Chow avec les autres femmes est défini par l'échec de sa relation avec elle dans In the Mood for Love. De plus, il rencontrera une mystérieuse joueuse professionnelle interprétée par Gong Li, qui se nomme également Su Li Zhen. On peut également noter des références à Chungking Express (Faye Wong) et à Fallen Angels pour l'aspect futuriste.

L'oeuvre de Wong combine le thème de l'aliénation causée par le bouleversement culturel et social avec une esthétique visuelle saisissante qui transcende les limites artistiques et l'approche narrative classique du cinéma. Chez Wong, les tensions entre le passé et le présent sont liées à la mémoire, au temps, à l'espace et à l'environnement, et la notion d'identité passe par le désir, la mélancolie et la solitude qu'éprouvent les protagonistes. On retrouve tout cela dans "2046", ainsi que le style fragmenté et cyclique typique du cinéaste, mais en deçà de la complexité intrinsèque à cette approche, le film nous propose une histoire toute simple sur l'amour et les souffrances de l'amour. Pour le protagoniste principal, le présent est synonyme d'aliénation. Il voudrait aimer, mais n'en est pas capable puisqu'il ne peut oublier Su Li Zhen. Il s'imagine alors qu'il ne peut aimer qu'au passé ou au futur. Il se réfugie donc dans ses souvenirs pour retrouver son amour perdu et se projette dans le futur, en 2046, où il peut transposer et embellir tout ce qu'il trouve imparfait dans sa vie réelle. Il se sent de mieux en mieux dans son univers fictif où il peut tout contrôler et changer la tournure des événements. Mais sa quête demeurera vaine, car dans ce monde fait d'androïdes aux émotions différées l'amour est impossible. La fuite est donc futile puisque:

"Personne ne peut quitter son passé, le seul espoir est qu'il vous quitte un jour."

"2046" est un long métrage hyper stylisé où le cinéaste, entouré de collaborateurs de longue date dont le directeur photo Christopher Doyle, pousse sa démarche esthétique et thématique à un niveau extrême. Il crée un monde à la fois rétro et futuriste, un vague espace fait de zones d'ombres, de rêves et de désespoir où les souvenirs se butent aux regrets. Les plans d'une beauté visuelle époustouflante sont composés de façon méticuleuse et plusieurs d'entre eux, peints comme des tableaux mettant en scène un seul protagoniste (parfois même une seule partie de son corps), servent à souligner le sentiment d'isolation. L'attention aux détails est quasi maniaque et divers objets accompagnent l'histoire en circulant d'une scène à l'autre, agissant comme points de repère temporels et narratifs pour le spectateur. La distribution d'ensemble est irréprochable. Tony Leung, doux et attentionné dans In the Mood for Love, campe ici un Chow suave, sombre et cynique. Moustache en prime, on le sent toujours à l'aise face à cette pléiade d'actrices de talent que sont Gong Li, Faye Wong, Carina Lau et Zhang Ziyi, qui représentent les différents pôles de la féminité. Zhang Ziyi, tantôt garce et tantôt vulnérable et bouleversante, est sublime dans la peau de Bai Ling. Par contre, la narration omniprésente provenant du personnage de Chow est parfois superflue, se limitant à décrire ce qui se déroule à l'écran. Elle sert de constante parmi les cassures de rythme et de temps, mais nous empêche d'être complètement absorbés par l'univers créé par le réalisateur. Il aurait été préférable, à mon avis, de laisser parler davantage les images.

"2046" est présenté en format panoramique anamorphique avec un ratio de 2.40:1. L'image est parfois granuleuse, mais demeure claire et le niveau des contrastes et des détails est excellent. Le film, qui passe des couleurs vibrantes aux chambres d'hôtel sombres, traduit à merveille toute la palette de couleurs. Par contre, je suis presque convaincu qu'il s'agit du transfert de l'édition française PAL converti en NTSC. Le film devrait durer 129 minutes, mais n'en fait en réalité que 123. Comme je n'ai noté aucune suppression de scènes, cette différence est probablement attribuable au processus de conversion, qui doit accélérer le film d'environ quatre pour cent pour obtenir le nombre voulu d'images par seconde. Heureusement, je n'ai pas vu de problèmes évidents de compression parfois associés à ce type de processus. Côté audio, la piste originale en mandarin 5.1 aurait été retravaillée et adaptée pour le cinéma maison par l'ingénieur du son Claude Letessier. On se demande pourquoi, car malheureusement, elle est peu dynamique puisqu'aucune musique ne jaillit des enceintes arrière et que les effets ambiophoniques sont absents ou peu appuyés. Veuillez noter que l'on retrouve cette même piste sur toutes les versions internationales. Par contre, le contraste avec la piste en français 5.1 est frappant. Celle-ci offre un environnement sonore très enveloppant, fait de musique et de bruits d'ambiance. L'autre piste en mandarin offre une meilleure spatialité, mais elle n'est qu'en stéréo. Par ailleurs, les dialogues sont clairs et les sous-titres sont faciles à lire et exempts d'erreurs grammaticales et typographiques. Le doublage de la piste française est adéquat, mais ça reste un doublage. La présentation est standard et le boîtier simple ne contient pas d'encart. Les menus sont statiques et accompagnés de la superbe musique de Shigeru Umebayashi, qui offre au film un canevas ensorceleur crucial au déroulement de l'intrigue. Les suppléments débutent avec une revuette sur le tournage, où le cinéaste nous entretient de la genèse du projet et de son approche, et où les différents acteurs nous parlent de leur personnage et de la difficulté à travailler sans scénario. On retrouve également quelques scènes retranchées et la bande-annonce du film.

"2046" est une oeuvre quasi expérimentale sur la mémoire et le temps, une abstraction désillusionnée sur les tourments de l'amour et la solitude émotive qui fascine et captive, mais de manière presque désincarnée. C'est un peu comme si Wong Kar-wai avait essayé de surpasser Wong Kar-wai. J'ai personnellement préféré l'érotisme délicat de In the Mood for Love, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu pour pouvoir comprendre ou apprécier "2046", même si les échos du premier tourmentent le second.

Il existe une autre édition de "2046" en région un distribuée par Sony, mais celle-ci ne comporte que la piste originale (avec sous-titres anglais) et est identique à celle de la version de Seville Pictures. Elle comporte par contre des suppléments plus nombreux. Pour plus de détails, je vous invite à lire la critique pondue par mon éminent collègue François Langevin. L'autre option pour ceux qui ne sont pas dézonnés, est l'édition région zero de Mei Ah, dont les deux pistes (mandarin et cantonnais avec sous-titres anglais) en Dolby Digital 5.1 sont beaucoup plus dynamiques et n'ont pas été retouchées. Par contre, la qualité du transfert est légèrement inférieure.


Cotes

Film8
Présentation4
Suppléments5
Vidéo8
Audio6 (mandarin)
8 (français)