Le Caïman
Christal Films Distribution

Réalisateur: Nanni Moretti
Année: 2006
Classification: 13+ (QC)
Durée: 112 minutes
Ratio: 1.85:1
Anamorphique: Oui
Langue: Italien (DD20), Français (DD51, DD20)
Sous-titres: Anglais
Nombre de chapitres: 12
Nombre de disques: 1 (DVD-5)

Ce DVD est disponible chez: Amazon.ca

Selon Martin Gignac
23 juin 2007

Nanni Moretti est sans doute le cinéaste italien contemporain le plus intéressant de sa génération. Après avoir remporté la Palme d'Or avec son bouleversant La Chambre du fils, le voilà revenir à la charge avec "Le Caïman" ("Il Caimano"). Ce nouveau pamphlet voit le réalisateur barbu retourner à ses œuvres politisées tout en gardant un mordant comique et familial indéniable.

Bruno (Silvio Orlando) est un producteur raté qui se complait dans les œuvres de second ordre. Alors que sa vie sentimentale et professionnelle bat de l'aile, il reçoit un scénario intrigant - intitulé "Le Caïman" - d'une jeune femme (Jasmine Trinca) sans expérience. Ce synopsis mystérieux sur l'Italie des paillettes s'avère surtout une biographie sur le chef d'État Silvio Berlusconi. En voulant raconter cette histoire, l'équipe idéaliste se rendra compte que personne ne veut en faire partie. Il sera alors difficile de rassembler les fonds nécessaires et de convaincre des acteurs renommés de participer au jeu...

Moretti n'a plus rien à prouver à personne. Dans ses premiers opus, il se cachait derrière son alter ego Michele Apicella. Pendant les années 1990 et ses délicieux Journal intime et Aprile, il se mettait directement en scène, questionnant allègrement les choix politiques et sociaux de son pays. Son détour dramatique un poil plus conventionnel - La Chambre du fils - lui a apporté la reconnaissance universelle. En pleine possession de ses moyens, il passe à nouveau à l'attaque en fondant son récit sur trois bases différentes.

La démarche de Moretti pourrait rappeler celle d'un Michael Moore, sens artistique, subtilité et sincérité en prime. "Le Caïman" a pris l'affiche en Italie à peine un mois avant les élections en 2005 et, mystérieusement, Berlusconi n'a pas été réélu. Est-ce que son opus aurait pesé dans la balance? Difficile à dire. Il faut avouer que les impacts politisés sont ce qu'il y a de mieux dans cette production. L'hilarante critique est acerbe, et ce, du début à la fin. Plusieurs comédiens campent l'inquiétant chef d'État et le scénario est ponctué de questionnements historiques sur la provenance de la fortune du richissime propriétaire de médias. La scène finale mérite de figurer dans les annales tant la présence impériale de Nanni Moretti est sardoniquement parfaite. Il n'hésite pas extrapoler la vérité pour accoucher d'une supposition destructrice où les lois et libertés ne peuvent que voler en éclat.

Ces mises en abyme sont légion et il est difficile de séparer ce qui est vrai de ce qui l'est moins. Dans un rôle cabotin, Silvio Orlando représente le côté obscur et cynique du réalisateur qui n'hésite pas à sacrifier sa vie personnelle au détriment de son art. Sa façon de trop en faire et de voter pour les fascistes représente la vieille vision de l'Italie qui sera confrontée à la fraîcheur de Jasmine Trinca, sa façon de douter de tout et de vivre une vie très libérale. Encore une fois, l'ombre du créateur de Bianca est partout et elle se matérialise dans la moindre réplique des généreux acteurs de soutiens.

Étrangement, c'est lorsqu'il aborde les liens familiaux que monsieur La Défaite se veut le moins intéressant. Pas que la relation entre Bruno et sa femme manque d'intérêt. Les cordes sont seulement un peu trop mélodramatiques et prévisibles. Lorsque la sphère privée empiète trop sur celle qui est publique, le rythme ne peut que se dérégler quelque peu dans le dernier tiers. Quelle chance que la sublime finale ramène le tout dans le droit chemin.

Outre les dimensions politiques et familiales, ce long-métrage se veut également une lettre d'amour envers le cinéma italien. L'excellente introduction part rapidement le bal en rendant hommage aux films de série Z. Lorsque le réalisateur n'engage pas des amis scénaristes ou producteurs pour tenir des rôles moins importants, il règle le cas de la critique dans une scène surréaliste et édifiante. Un peu à la façon de La Mauvaise éducation d'Almodovar, il remet au goût du jour des codes et les restaure pour les années à venir.

L'exceptionnelle musique orchestrale de Franco Piersanti est bien présente et elle alimente parfaitement des scènes clés, créant au passage un inoubliable thème propre à Silvio Berlusconi. Sinon, il y a des pièces plus populaires, dont une assez accrochante de Khaled. Les différentes pistes sonores sont intéressantes, sauf qu'elles auraient pu être beaucoup plus profondes et appuyées. La traduction francophone est tout à fait honnête, mais il n'y a rien pour prendre le dessus de la version originale où les expressions sont si particulières. Les voix demeurent aisées à saisir et en cas de nécessité, il y a de potables sous-titres blancs en français et en anglais.

Sans laisser de souvenirs impérissables, la qualité vidéo est intéressante. Les contrastes sont judicieusement utilisés et les couleurs demeurent bien définies. Outre un léger blocage, le niveau des détails est appréciable. Le réalisateur de La Messe est finie a eu la brillante idée d'utiliser des images d'archives montrant un Berlusconi se ridiculiser à outrance. Ce procédé peut laisser des grains, mais il est évocateur des instances qui étaient au pouvoir jusqu'en 2005.

Avec une œuvre de cette importance, il est déplorable de constater qu'aucun supplément ne soit de la partie. Un long documentaire, une piste de commentaires et même, pourquoi pas, la vidéoconférence qu'a donnée le cinéaste à des journalistes de Montréal auraient facilement pu poursuivre l'importante réflexion sur la question. Au lieu de ça, il n'y a qu'une pochette montrant un Silvio Orlando dans l'eau et un menu principal statique et sans mélodie qui reprend exactement la photographie sur le boîtier.

Sans être la principale pièce d'orfèvre dans la filmographie de Moretti, "Le Caïman" s'avère un divertissement exemplaire qui ne s'adresse pas seulement aux cinéphiles. Même si le récit s'attarde parfois un peu trop aux dimensions plus affectives du protagoniste, les constats politisés ne manquent pas d'humour. Et dire que le tout a été tourné dans un régime où les gens ont souvent tendance à s'autocensurer pour ne pas heurter les mœurs sensibles...


Cotes

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